Antonio, vannier andalou

espagne1On l’a vu dans l’introduction de Carlos, le sparte (ou alfa, ou esparto en espagnol) fut un des matériaux les plus sollicités pour réaliser toutes sortes d’objets utilitaires et domestiques. Des villages entiers lui doivent leur essor économique au milieu du XXe siècle, une époque révolue, mais dont le souvenir est encore très présent.

Antonio et Camille ont à cœur de poursuivre l’œuvre infatigable des esparteros andalous. 

L’esparto ou sparte 

Dans les régions arides du sud de l’Espagne, plaines incultes et reliefs érodés demeurent les terrains de prédilection de l’alfa (Stipa tenacissima). Cette herbacée résistante pousse spontanément là où aucun arbre ne vit. Aujourd’hui, face aux grandes étendues de plantes habillant les déserts et les montagnes infertiles, le visiteur étranger ne se doute pas qu’il y a peu, toute cette végétation était valorisée. Pour les populations locales cependant, ces paysages évoquent des temps révolus, où l’usage de la graminée accompagnait le quotidien de tout un chacun. Aujourd’hui, rares sont ceux qui pratiquent encore l’artisanat de l’alfa. Partir à leur rencontre engendre d’heureuses surprises. Parmi ces derniers travailleurs de la plante, plongeons-nous dans l’univers d’Antonio, artisan d’une nouvelle génération et espartero ingulier. Dans le village troglodyte de Gorafe, on l’aperçoit de temps à autre à l’entrée de sa cueva (grotte), assis sur une chaise basse, une tresse entre les mains. C’est bel et bien l’élégante pleita qui s’étire peu à peu à ses pieds: largetresse, detreizefaisceaux de brins, jadis indispensable à tout paysan du Sud pour l’élaboration des ustensiles de travail et du mobilier domestique.

130 kg d’alfa par jour !

Antonio, né au début des années 1960, n’a pas connu les longues veillées de tressage au coin du feu. Il est déjà trop tard pour que ses aînés aient pu lui antoniotransmettre les techniques de travail de la plante. De son enfance, il évoque pourtant l’emploi de nombreux objets aujourd’hui peu usités : « on utilisait le bât à bestiaux pour porter le fumier aux champs et le filet pour transporter la paille au grenier à foin… ». Il se souvient aussi de son père, berger, arrachant sur son passage les longues herbes et tressant prestement la fronde, si utile pour guider le troupeau. à cette époque, les modes de vie ruraux sont en prise à de grands bouleversements. Les techniques évoluent et de nombreuses pratiques disparaissent. « Dans le village, c’est l’arrivée du plastique qui achève définitivement l’usage de l’alfa » signale Antonio avec fatalité. à quatorze ans, il œuvre au dur labeur de la récolte intensive de la plante. La fibre est, un temps encore, transformée à grande échelle dans des manufactures. Comme la majorité des hommes et adolescents du village, il part à l’aube arracher, durant plusieurs heures, d’importantes quantités d’alfa : 100, 120, 130 kilos dans la matinée.

« Des centaines de personnes, ou plus, se dirigeaient en file indienne vers la montagne » se rappelle-t- il. Il évoque un travail laborieux, des épines sous la peau et d’imposantes bottes déplacées à dos d’âne jusqu’au lieu de la pesée ; mais il insiste aussi sur les avantages d’un tel labeur : « on n’avait pas de patrons, on travaillait au rythme qu’on voulait et on disposait des après-midi libres ! ».

À contre-courant

Plus tard, dans les années 1990, alors que les grandes récoltes se sont éteintes depuis déjà dix ans et que l’usage de l’alfa semble appartenir au passé, Antonio s’attelle à renouer avec les savoirs abandonnés de ses aïeuls. Sa grand-mère, spécialiste de la pleita, lui transmet les rudiments de ce tressage particulier puis, à sa demande, ce sont les anciens, du village et d’ailleurs, qui accepteront de partager leur savoir-faire.

Antonio est bel et bien un paysan à contre-courant, partisan d’une petite agriculture nourricière et d’un retour à l’usage des ressources proches.

Il apprend de nouvelles techniques, tresse en solitaire pendant des heures, affine peu à peu sa connaissance du travail de l’alfa. Pourvu de son cogeor1, il part dans le désert avoisinant arracher la plante, cette fois-ci pour ses propres besoins.

Son assurance et son efficacité dévoilent son expérience dans le domaine. Il se meut aisément entre les herbes pointues, tire avec adresse sur les touffes, en arrache les brins sélectionnés et les organise rapidement en bottes. Celles-ci sont stockées dans un endroit sec.

Une partie de la récolte est cependant immergée dans de l’eau pendant trois semaines. Cette dernière produira l’alfa « cuit » qui sera ensuite écrasé à l’aide de la lourde masse de chêne (l’alfa pilé).

Une aspiration pour l’avenir

antonio1L’artisanat de l’alfa est complètement intégré au mode de vie rural d’Antonio, il lui réserve tout naturellement les jours de pluie et les veillées. Alors, patiemment, il tresse, la pleita, la clineja (une tresse de cinq brins), ou encore la cosera, natte fine de trois brins utilisée pour coudre paniers, tapis et autres tressages. Au fil des ans, Antonio confectionne de nombreuses pièces, modèles anciens et nouvelles créations. Les objets traditionnels peuplent son quotidien, l’accompagnent et habitent sa grotte en la dotant d’une atmosphère authentique, presque intemporelle. Antonio les observe, les récupère, les restaure, parfois même les fabrique à son tour afin de déjouer leur perte et leur oubli.

Il veille ainsi à redonner vie à des pratiques éteintes et éveille la mémoire des techniques d’antan. Toutefois, ne nous méprenons pas, Antonio ne cherche pas à reproduire le passé, il propose un présent « autre », une aspiration pour l’avenir ; une vie simple fondée sur la connaissance et l’usage de la nature environnante.

Un souffle nouveau

Il aime tout autant concevoir des objets nouveaux, davantage adaptés aux besoins actuels. Lampes et abat-jour, sacs à main et sacs à dos, ceintures et porte-revue, tous ces objets contemporains dévoilent la grande diversité des utilisations possibles de la plante. « L’alfa est très ancien mais, encore aujourd’hui, nous pouvons rencontrer de nouvelles manières de le travailler et expérimenter de nouveaux usages » assure-t-il. L’espartero laisse ainsi libre cours à son esprit créatif ; il imagine des formes inédites et de nouvelles associations, mêlant par exemple la fibre aux couleurs chatoyantes de la laine ou bien se mariant à la douceur du bois et au volume de la céramique.

En maintenant en vie des techniques ancestrales, en les dotant d’un nouveau souffle, Antonio nous dévoile la beauté singulière d’un artisanat aux nombreuses facettes. De jeunes et singuliers objets surgissent alors des tressages de toujours ; allégories de l’artisan, ils incarnent l’alliance de la nature et du génie technique de l’homme.

Camille Burdin 

 

Extrait du LLC n° 8 de juin 2014

 


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