Sirio, le dernier chaisier ambulant

Descendant d’une lignée de chaisiers italiens nomades, originaires de Voltago Agordino, qui venaient proposer leurs services jusqu’en France, Sirio Pongan est sans doute parmi l’un des derniers chaisiers à pratiquer cet art du siège traditionnel (chaise, tabouret, fauteuil) fait à la main, avec plane et banc à planer. Des outils aussi rudimentaires qu’efficaces, pour des réalisations dignes des meilleurs ouvriers pratiquant cet art oublié.

Histoire de migrants

q39a8549Jusqu’au milieu du XXe siècle, le métier de chaisier ambulant, comme celui de rémouleur, fut pratiqué par des lignées entières d’artisans provenant de régions pauvres. Après le Moyen Âge, les populations en constante expansion ont dû s’installer dans des zones de plus en plus ingrates et difficiles d’accès pour y trouver de quoi vivre. Marais insalubres et montagnes accidentées connurent alors une colonisation sans précédent. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi à cette époque que les sociétés occidentales ont investi le Nouveau Monde, déversant de l’autre côté de l’Atlantique un flot régulier de migrants.

Ce phénomène de conquête d’espace s’étala du XVIIe au XIXe siècle.

Son apogée sera atteinte au tout début du XXe siècle. Elle sera stoppée brutalement par la Première Guerre mondiale (1914-1918), qui vint saigner de façon spectaculaire la population masculine d’Europe occidentale. À l’aube de ce conflit, un petit village de montagne comme celui de Sengouagnet comptait alors plus de 1 200 habitants, contre moins de 250 aujourd’hui ! L’hémorragie fut brutale et spectaculaire.

Il en fut de même partout en Europe. Les Dolomites, massif montagneux prestigieux du Nord-Est de l’Italie, d’où est originaire Sirio Pongan, subit le même sort.

À l’époque, chaque mètre carré de terrain cultivable était convoité.

Et ceux qui ne l’étaient pas le devenaient vite et faisaient l’objet de défrichage et de terrassement qui nous apparaissent aujourd’hui surhumains. Effectués juste à la force des bras, au prix de sacrifices dont on mesure mal l’impact, ces travaux semblent herculéens. Mais quel qu’en soit le coût, ces conquêtes permettaient de nourrir (mal) des familles comptant 6, 8, 10 ou 12 enfants, ainsi que les aînés, valides ou pas… Dans ce contexte de famine et de misère, seul l’opportunité de migrer temporairement ou définitivement permettait d’espérer. Les pères de famille partaient facilement pour des saisons de quelques mois, sans toujours pouvoir se soucier des périodes de gros travaux agricoles. Femmes, enfants et vieillards veillaient pendant ce temps à la bonne marche des domaines, souvent très petits. Les grands fils qui ne trouvaient pas leur place dans la communauté, ou ceux qui rêvaient d’une autre vie, partaient fonder un foyer sous des cieux plus cléments. L’histoire se répète aujourd’hui, mais les phénomènes sont bien plus dramatiques, les populations étant déplacées pour des raisons politiques ou géopolitiques partisanes et complètement irrationnelles.

Originale, la bossue

Dans ce contexte, et selon les savoir-faire locaux, on a vu se dessiner des cartes des activités migratoires… Certaines avaient des dimensions internationales : les maçons aidant à la reconstruction de la France venaient du Portugal, d’Espagne ou d’Italie. D’autres avaient des dimensions beaucoup plus locales, comme ce fut le cas des étameurs et rémouleurs pyrénéens ou celui des chaisiers italiens, dont la plupart venaient des Dolomites. La carte en page précédente donne un exemple de ces flux migratoires ouvriers et montre les principaux parcours des chaisiers originaires du village d’Agordino, près de Belluno, dans les Dolomites.

Le grand-père et le père de Sirio ont tracé le chemin vers la France en passant par le val d’Aoste. Des mois sur la route avec leur atelier sur le dos. Car parlant « portage à dos d’homme », le seggiolai, le chaisier ambulant italien est un modèle du genre. Son crath, une sorte de bât en bois, sanglé avec de larges bretelles en cuir sur le dos, le chaisier devait transporter avec lui tout son équipement.

Le plus lourd était sans doute le banc à planer (càora). Pliable, celui-ci était en bois blanc, affiné jusqu’à l’extrême pour être le plus léger possible.

La caisse à outils (cassèla de ferâtha) contenait la hache (manarin) à un seul biseau, le vilebrequin et ses mèches (trapano i trivèles), la clef de serrage et son coin (thoch da sera i cugno), les mesures (mesurôt) et les précieuses planes (gobo), forgées sur mesure, que Sirio appelle les « bossues », si originales car à double profil.

Par-dessus le tout, d’énormes gerbes de carex, la paille des marais privilégiée pour le rempaillage, leur donnaient l’allure de géants. Cette paille ils ne la ramenaient pas chez eux, ils n’en auraient jamais eu assez. Ils la récoltaient en chemin ou l’achetaient. Parfois elle était comme le bois, fournie par le client.

[…]

Découvrez la suite du portrait de Sirio Pongan dans Le Lien créatif n° 17 (septembre 2016).



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